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L'itinérance jacquaire

Le pèlerinage à Compostelle, hier...

La renommée

Le pèlerinage au sanctuaire de Galice épouse l’histoire européenne. A partir de l’invention du tombeau de saint Jacques, au IXe siècle, il prend son essor, accueillant modestes ou illustres pèlerins. Il atteint son apogée entre les XIIe et XIVe siècles, devenant même le troisième pèlerinage majeur de la chrétienté, après Rome et Jérusalem. La pratique du pèlerinage est alors intense. On visite les restes des saints, ces « amis de Dieu », en espérant une guérison, un pardon, le salut …. ou comme condamnation prononcée par un tribunal, avec pour conséquence d’exiler l’hérétique, le mécréant, loin de sa communauté.

 

Un scepticisme religieux

Mais cette pratique du pèlerinage lointain décline à partir du XVIe siècle. Le sanctuaire de Compostelle est accusé de s’enrichir au lieu de faire œuvre de charité. Le pèlerinage vers la capitale galicienne est taxé de superstition, attaqué par des pamphlets protestants et déserté par les pèlerins étrangers de plus en plus inquiétés par l’Inquisition. Parallèlement, le regard porté sur les pauvres, les mendiants, les vagabonds et les pèlerins subit un important changement. Autrefois respectés en tant que personnifications du Christ, ils sont désormais accusés d’entretenir le désordre et de propager d’éventuelles épidémies. L’Eglise elle même veut fonder une foi chrétienne sur des pratiques mieux contrôlées et intériorisées : les pèlerinages de proximité vont être privilégiés vers une foule de saints et de sanctuaires.

 

Un problème politique

Par ailleurs, les Etats n’aiment pas ces vagabonds de Dieu. Le pèlerin est aussi un contribuable et un soldat. Sans feu, il peut être un brigand. A partir du XVIIe siècle, les réglementations se multiplient en Europe. En France, édits et ordonnances se succèdent dès 1665 pour exiger que toute personne désirant entreprendre un pèlerinage hors du royaume se soumette à des formalités dissuasives. En 1717, la France étant plongée dans un conflit vénéneux avec l'Espagne, le Régent va jusqu’à interdire à quiconque de quitter le territoire pour raison de pèlerinage.

 

Le renouveau

Au XIXe siècle, le pèlerinage vers Compostelle n’est plus que l’ombre de lui-même. La Révolution et les Lumières ont relativisé sa pratique. La vogue est davantage aux pèlerinages mariaux à Lourdes, Lisieux ou Fatima. Toutefois, en 1879, à la suite d’une fouille archéologique pratiquée dans la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle, une bulle pontificale authentifie ses reliques. L’aura va alors lentement renaître. A partir de 1950, un regard européen et le tourisme vont rendre au sanctuaire galicien son lustre d’antan.

 

Vers Compostelle, aujourd'hui...

Des itinéraires chargés de sens

De nos jours, en étant parcourus par des milliers de cheminants de plus de 90 nationalités, les sentiers vers Compostelle sont devenus un héritage universel.Ils symbolisent la démarche des pèlerins durant plusieurs siècles. Ce qui a été un phénomène religieux fondé sur l’expression du christianisme trouve une résonance dans le monde contemporain : une itinérance culturelle et spirituelle.

Des personnes d’horizons divers, croyantes ou non, chrétiennes ou pas, esthètes de l’art roman, individus en quête de soi ou de communion avec d’autres, jeunes et moins jeunes…, partagent la même aventure. Ils cheminent dans le désir de rencontre, de s’échapper un temps des conditionnements, des artifices de la vie moderne et du consumérisme. Ils s’éprouvent dans leurs corps et en communion avec les autres. Ils tissent de leur pas les fils invisibles qui relient les hauts lieux de l’art sacré médiéval aux modestes églises des campagnes.

La réalité matérielle de la route permet à chacun d’ancrer sa propre histoire dans l’Histoire. « Mettre ses pas dans les pas »… en parcourant des itinéraires perçus comme chargés de sens, d’authenticité, de sacré. Cette itinérance singulière transfigure ces sentiers en un patrimoine vivant.

 

Contemplation
Moment de réflexion©jjgelbart_acir

L'essence des chemins vers Compostelle

Fréquenter des lieux collectivement ritualisés et consacrés par l’histoire est à la source de ce phénomène de société : l’itinérance jacquaire.

 

 De nos jours, les cheminants expriment :
  • un désir de retrouver un rythme plus humain au travers de la marche

  • un besoin d’exister dans un espace de liberté, d’aventure encore possible

  • un désir de confrontation à soi-même pour une recherche de spiritualité propre face à la crise des valeurs et des institutions

  • un intérêt pour les patrimoines et l’héritage des temps passés afin de s’inscrire dans une continuité

  • la volonté de "mettre ses pas dans les pas de millions de pèlerins", c’est-à-dire de retrouver le contact avec une forme d’éternité, avec les générations passées et avec ses propres racines 

  • l’envie de rencontrer les autres à travers une sociabilité, des relations inter-individuelles plus authentiques, une hospitalité sincère

 

Puente la Reina, en chemin Lenteur
En chemin©François Lepère Lenteur

 « Faire le chemin, c’est faire l’apprentissage de la porte étroite. Se dépouiller, partir, quitter ses proches, ses amis, ses biens, sa carte de visite, pour n’emmener que l’essentiel, six à huit kilos de nécessaire pour vivre au jour le jour. Au présent. Mais, pour bien vivre une telle expérience, il faut partir au moins trois semaines. C’est le temps qu’il faut pour abandonner ses peurs, et n’être plus qu’avec soi-même »
Jean-Louis à Faycelles (Lot), cité par Jean-Claude Bourlès dans son livre “ Passants de Compostelle ”